l'aventure du livre

Courrier Sud d'Antoine de Saint-Exupéry

Jean Prévost, 1er septembre 1929 
 
Il est difficile de ne pas aimer ce livre. Il apporte du vrai et du neuf. À certains moments, (ceux surtout où aucun lyrisme n’apparaît dans la forme des phrases), comme un fouet de grand vent frappe l’esprit du lecteur, pour l’étourdir et l’animer du même coup. Il y a parfois des suites d’images concrètes et brusques, et d’images abstraites vagues et comme désorientées, qui donnent des éblouissements, et rappellent ces paysages trop éclairés, ces spectacles trop prompts qui vous décollent la rétine. Pour des pages comme celles-là, on pardonne aisément quelques gaucheries dans le récit sentimental, quelques phrases trop faciles, et le discontinu d’un récit qui manque toujours de transition et manque même quelquefois de coutures. Ces sauts brusques semblent même servir l’auteur plutôt que lui nuire lorsqu’il présente l’esprit de l’homme au milieu de l’aventure. Les héros et les aventuriers des autres livres sont, souvent le talent de l’auteur, en acier ou en bois ; et nous interrogeons inutilement même les mémoires authentiques, car peu de gens savent se raconter. Le pilote de Saint-Exupéry garde une chair tiède et vivante d’homme qui peut se tromper, qui peut faillir, et qui peut avoir, au sein de son aventure avec les choses, encore une aventure plus secrète avec lui-même. Lorsqu’il s’agit d’égaler un homme au danger, le spectateur croit que celui qui agit se hausse et se durcit ; Saint-Exupéry montre, plus nécessaire même que l’habitude, l’illusion qui se crée, le danger qui baisse et mollit.

Toute la distance que peut mettre entre son aviateur et le monde l'usage d'une puissante machine, Saint-Exupéry la décrit merveilleusement. Je me demande cependant si, dans les rapports avec les êtres, il n'oublie pas parfois un orgueil fait en grande partie d'ignorance d'autrui, cet orgueil qui s'ignore lui-même.

Mais certains mots dépassent, tout en les peignant, et le héros et notre époque pour atteindre une grandeur et une vérité hors des temps : « J'ai aimé une vie que je n'ai pas très bien comprise, une vie pas tout à fait fidèle. Je ne sais même pas très bien ce dont j'ai eu besoin : c'était une fringale légère. » Diable si, il le sait bien et très bien, et je serais bien fier d'avoir trouvé ça.

Extrait de L’œil de la nrf, cent livres pour un siècle, choix des textes et présentation par Louis Chevaillier, Gallimard, Folio, 2009, p. 69-71.

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