l'aventure du livre

La nausée de Jean-Paul Sartre

Marcel Arland, 1er juillet 1938
 
On a pu lire deux excellentes nouvelles de M. Jean-Paul Sartre : « Le mur », dans la Nouvelle Revue Française, et « La chambre » dans Mesures. Rapides et patientes, violentes et denses, elles ne frappaient pas moins par leur contenu psychologique que par la sûreté de leur démarche. La seconde en particulier réalisait ce tour de force de rester constamment vraisemblable, logique et pathétique dans un des domaines les plus dangereux qu’un écrivain puisse explorer, celui de la folie.

La nausée est loin d’offrir une telle réussite : on n’y retrouve ni le mouvement et la progression dramatique, ni la sûreté de touche du « Mur » ou de « La chambre ». Mais l’absence de ces qualités rend plus sensibles peut-être l’inspiration et la figure propre de ce roman. Un roman ? À vrai dire, il faudrait plutôt parler d’un essai, d’une satire, d’une méditation philosophique. Pas un instant nous ne nous laissons glisser hors de nous-mêmes au profit des personnages ou de l’intrigue. Une douzaine de silhouettes peuvent bien y figurer le monde ; à peine évoquées, elles disparaissent ; ce sont des signes empruntés par l’auteur pour exposer son débat. Et de même les traits exacts, les conversations fidèlement notées peuvent abonder : tout cela, selon la volonté de l’auteur, reste épars, et n’a pas plus de consistance que n’en offre le monde extérieur dans les premiers livres de Barrès. Et tout cela n’est introduit que pour être immédiatement utilisé ; c’est un champ d’expériences, un terrain de manœuvres, où la passion de l’auteur, sa curiosité, son intelligence et ses tendances philosophiques se donnent libre cours. On pourra donc trouver ce livre, et M. Sartre le trouvera lui-même sans doute, trop court et trop long, haché et monotone, plein de redites et de piétinements, insuffisamment élaboré et mené trop volontairement. Ce n’en est pas moins un livre remarquable et qui éclairera longtemps sans doute l’œuvre postérieure de M. Sartre. (…)

Extrait de L’œil de la nrf, cent livres pour un siècle, choix des textes et présentation par Louis Chevaillier, Gallimard, Folio, 2009, p. 114-115.

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