l'aventure du livre

Zazie dans le métro de Raymond Queneau

Georges Perros, 1er avril 1959 
 
On se disait, comme ça, depuis qu’il s’occupe de l’Histoire Universelle, il délaisse un peu la gravité quotidienne, Queneau. Le général ennui. On avait tort de se méfier. V’là Zazie.
La chose commence par une sentence d’Aristote, toute seule, au coin d’une grande page blanche. Ça fait impression, surtout quand on ne comprend pas la langue grecque. Mais ces petites lettres élégamment biscornues, qui ont charrié tant de fortes pensées, on se sent toujours un peu bête devant. Ému. Puis Aristote, tout de même, c’est une référence. On se demande ce qu’il a bien pu vouloir dire en si peu de mots. Alors on continue. On débouche gare d’Austerlitz, où Gabriel a des ennuis d’odorat. Il trouve que les gens sentent pas bon. En attendant Zazie. C’est sa nièce, Zazie. Elle débarque de Saint-Montrond avec sa maman, qui vient passer deux jours dans la capitale, histoire de rire un peu avec son jules. Zazie, c’est une jitroua. Genre Arletty en culotte petit bateau. Elle a plus de père, Zazie. Sa maman l’a tué. Un coup de hache. Vu qu’il lutinait Zazie, sa propre fille. Maintenant elle sait à quoi s’en tenir sur les hommes, la petite. Rien dans la poche, ni la langue ni le reste. Faut pas lui en raconter. Elle a même trouvé un truc épatant pour clouer le bec de l’interlocuteur. Une expression. Même que Napoléon en fait les frais. Ce qu’elle veut devenir ? Institutrice. Pourquoi ? « Pour faire chier les mômes. Ceux qui auront mon âge dans dix ans, dans vingt ans, dans cinquante ans, dans cent ans, dans mille ans, toujours des gosses à emmerder… » Vous voyez le numéro. Ce qu’elle veut voir à Paris, c’est le métro. C’est son rêve. Malheureusement les perforateurs souterrains font la grève. Bernique métro. On lui montrera Paris. (…)

Extrait de L’œil de la nrf, cent livres pour un siècle, choix des textes et présentation par Louis Chevaillier, Gallimard, Folio, 2009, p. 190.

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