l'aventure du livre

À l’ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust1

Jacques Rivière, 1er janvier 1920 
 
L’Académie Goncourt a décerné son prix annuel à M. Marcel Proust, pour son roman À l’ombre des jeunes filles en fleurs, qui a paru aux éditions de la Nouvelle Revue Française et dont notre revue elle-même a publié d’importants fragments dans le premier numéro de sa nouvelle série. Nous ne pouvons que saluer avec joie cette décision qui vient confirmer et consacrer une admiration chez nous déjà ancienne et que nous nous sommes efforcés, dès avant la guerre, de faire partager à nos lecteurs.
La presse quotidienne, que trop souvent gouvernent des préoccupations d’un ordre assez étranger à la littérature, s’est élevée, dans son ensemble, contre le choix de l’Académie Goncourt, à qui elle a reproché d’avoir avantagé, contrairement à ses traditions, un auteur qui n’est plus de la première jeunesse. Sans vouloir discuter les mérites respectifs des concurrents de M. Marcel Proust, parmi lesquels plusieurs avaient incontestablement du talent et verront leurs œuvres ici aussi favorablement que possible appréciées, il nous sera bien permis de faire remarquer que la jeunesse d’un écrivain ne doit pas se calculer exclusivement d’après son âge.
Du jeune homme qui, s’assimilant avec adresse une formule déjà fatiguée, réussit à lui donner un éphémère brillant de nouveauté, ou de l’écrivain, qui ne se met au travail que sur le tard, poussé par le seul besoin de transcrire la vision profondément inédite et, si l’on ose dire, « impaire » qu’il a des choses, et particulièrement du monde intérieur, quel est le vrai « jeune » ? Pour le décider, ne faut-il pas regarder de quel côté l’avenir est le mieux servi, de quel côté la littérature se trouve le moins close, le plus exposée à se renouveler ? En d’autres termes, ne faut-il pas mesurer la quantité de jeunesse que contient l’œuvre, plutôt que celle dont son auteur a la chance (par elle-même déjà suffisamment agréable et qui se passe de récompense) d’être doté ? Si l’Académie Goncourt a procédé dans un tel esprit à l’examen des ouvrages qui lui étaient soumis, ne faut-il pas plutôt l’en féliciter que l’en blâmer ? Ne faut-il pas lui être reconnaissant d’avoir couronné, au lieu du plus jeune, le plus rajeunissant de tous les romanciers qui briguaient ses suffrages ?
Marcel Proust en effet, nous le prétendons et nous voudrions beaucoup pouvoir un de ces jours le démontrer, est au premier rang de ceux qui viennent nous rendre la vie. Sans peut-être s’y être consciemment efforcé, il renouvelle toutes les méthodes du roman psychologique, il réorganise sur un nouveau plan cette étude du cœur humain, où excella toujours notre génie, mais que le romantisme avait, même chez nous, affaiblie, relâchée, obscurcie.
Le choix de l’Académie Goncourt, même s’il a déplu à quelques journalistes, sera certainement ratifié par la génération qui vient. Peut-on souhaiter meilleure preuve de sa justice ?

1 Ce texte a paru initialement sous le titre « Le prix Goncourt ».

Extrait de L’œil de la nrf, cent livres pour un siècle, choix des textes et présentation par Louis Chevaillier, Gallimard, Folio, 2009, p. 19-21.

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