Lettre autographe signée à Gaston Gallimard
Louis-Ferdinand Céline, 11780.
© Archives Éditions Gallimard
[avril 1932]

« Monsieur,
Je vous remets mon manuscrit duVoyage au bout de la nuit (5 ans de boulot).
Je vous serais particulièrement obligé de me faire savoir le plus tôt possible si vous êtes désireux de l’éditer et dans quelles conditions.

Vous me demandez de vous donner un résumé de ce livre. C’est un bizarre effort en vérité auquel vous me soumettez et jamais je n’y avais encore songé. C’est le moment me direz-vous. Je ne sais trop pourquoi mais je m’y sens tout à fait inhabile. (Un peu l’impression des plongeurs au cinéma qu’on voit rejaillir de l’eau jusqu’à l’estacade…) Je vais m’y essayer toutefois, mais sans manières. Je ne crois pas que mon résumé vous donnera grand goût pour l’ouvrage.

En fait ce Voyage au bout de la nuit est un récit romancé, dans une forme assez singulière et dont je ne vois pas beaucoup d’exemples dans la littérature en général. Je ne l’ai pas voulu ainsi. C’est ainsi. Il s’agit d’une manière de symphonie littéraire, émotive plutôt que d’un véritable roman. L’écueil du genre c’est l’ennui. Je ne crois pas que mon machin soit ennuyeux. Au point de vue émotif ce récit est assez voisin de ce qu’on obtient ou devrait obtenir avec de la musique. Cela se tient sans cesse aux confins des émotions et des mots, des représentations pieuses, sauf aux moments d’accents, eux impitoyablement précis.
D’où quantité de diversions qui entrent peu à peu dans le thème et le font chanter finalement comme en composition musicale. Tout cela demeure fort prétentieux et mieux que ridicule si le travail est raté. À vous d’en juger. Pour moi c’est réussi. C’est ainsi que je sens les gens et les choses. Tant pis pour eux.

L’intrigue est à la fois complexe et simplette. Elle appartient aussi au genre Opéra. (Ce n’est pas une référence !) C’est de la grande fresque du populisme lyrique, du communisme avec une âme, coquin donc, vivant.

Le récit commence Place Clichy, au début de la guerre, et finit quinze ans plus tard à la fête de Clichy. 700 pages de voyages à travers le monde, les hommes et la nuit, et l’amour, l’amour surtout que je traque, abîme, et qui ressort de là, pénible, dégonflé, vaincu… Du crime, du délire, du dostoïevskysme, il y a de tout dans mon machin, pour s’instruire et pour s’amuser.
[…]

Tout cela est parfaitement amené. Je ne voudrais pour rien au monde que ce sujet me soye soufflé. C’est du pain pour un siècle entier de littérature. C’est le prix Goncourt 1932 dans un fauteuil pour l’Heureux éditeur qui saura retenir cette oeuvre sans pareil, ce moment capital de la nature humaine…
Avec mes meilleurs sentiments »
Louis Destouches

Le docteur Louis Destouches entre en relations avec Gallimard en 1927, adressant à l’éditeur le manuscrit de sa pièce de théâtre L’Église, qui sera refusée malgré sa « vigueur satirique ». Ramon Fernandez repousse le 20 décembre 1928 sa thèse sur Semmelweis, que Destouches destinait à la collection « Vie des hommes illustres ». La correspondance avec la NRF s’ouvre réellement le 9 décembre 1931 lorsque l’écrivain annonce l’envoi prochain d’un manuscrit d’une « sorte de roman, dont la rédaction [lui] a pris plusieurs années ».
Le 14 décembre, Gaston Gallimard lui demande de lui adresser son texte accompagné, « étant donné l’afflux sans cesse croissant de manuscrits », d’un « résumé aussi précis et complet que possible de [son] oeuvre », ainsi qu’une prière d’insérer et une notice bio-bibliographique ! La présente lettre répond, quatre mois plus tard, à cette demande. Céline ne sera fixé sur la réponse de Gallimard que le 2 juillet 1932, Benjamin Crémieux ayant évoqué le roman au comité de lecture du 24 juin : « Roman communiste contenant des épisodes de guerre très bien racontés. Écrit par moments en français argotique un peu exaspérant, mais en général avec beaucoup de verve. Serait à élaguer. » Il est convenu que Crémieux rencontrera Céline pour travailler avec lui sur son texte. Mais c’est déjà trop tard ; comme il en avait averti Gaston Gallimard, Céline a soumis son texte aux Éditions Bossard et Figuière et à Robert Denoël, lequel lui a fait signer un contrat d’édition le 30 juin. La NRF devra attendre vingt ans pour que le roman de Céline, en relations étroites après-guerre avec Jean Paulhan, rejoigne le catalogue de Gallimard. Céline a recouvré ses droits sur son oeuvre depuis le 8 décembre 1947.
 
 

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