Livre d’heures de Marguerite d’Orléans
Bretagne, 1426.
Manuscrits à peinture
BnF, Manuscrits, latin 1156 B
© Bibliothèque nationale de France
Il existe une relation très étroite entre la présentation matérielle du manuscrit et son décor enluminé. Le format des enluminures est déterminé par la mise en page selon que le manuscrit est réglé à longues lignes, à deux ou à trois colonnes. La répartition du décor peint ou des images d'un manuscrit n'est pas confiée à la discrétion de l'artiste. Des emplacements sont laissés libres par le copiste sur les indications du libraire, du concepteur de l'ouvrage ou du commanditaire. Ces emplacements sont situés aux principales articulations du texte, et leur importance varie en fonction de la hiérarchie interne de celles-ci. Ainsi, le plus souvent, une pleine page ou demi-page sur toute la largeur de la surface écrite séparera deux livres tandis qu'une miniature de la largeur d'une colonne d'écriture marquera les têtes de chapitre.
Le Livre d’heures de Marguerite d’Orléans est empli d’illustrations relatives aux mœurs et à la vie aristocratique (chasse au faucon, joute, compétition de tir à l’arc, scènes courtoises), à la politique de son temps (la guerre contre les Anglais), au commerce avec l’Orient et aux voyages lointains, aux pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle et à la Sainte-Baume etc.
L’enluminure principale est ici encadrée par une baguette qui l’isole à la fois de la marge et du texte, la met en valeur et attire l’attention sur le sujet de l’image : le portement de croix par le Christ, scène classique du cycle des Heures de la Croix dans les livres d’heures médiévaux.
La scène se passe à Jérusalem. Les toits pointus de la ville, qui évoquent les minarets du XVe siècle, et les coupoles dorées du Saint-Sépulcre hérissent l’horizon ; à l’arrière-plan, une haute montagne est surmontée par un moulin à vent, dont les ailes en croix constituent une allégorie de la Passion. Deux petits personnages en gravissent la pente, un bâton sur l’épaule, évoquant la posture du Christ dans le portement de croix. Plus proche, ponctué d’arbres verdoyants, se dresse le mont des Oliviers. Au premier plan, enfin, est le chemin qui mène au Golgotha. Là, encadré d’une foule de soldats romains en armure médiévale et de spectateurs infidèles en turban, peine le Christ, chargé de la lourde croix de bois qu’un personnage tente d’aider à porter. C’est Simon de Cyrène.
Enfin, derrière Simon de Cyrène, la Vierge Marie marche en priant, les mains jointes... Dieu, dans l’abside de l’image, qui correspond au ciel, surveille la scène et rappelle au lecteur médiéval que la souffrance du Christ est de sa volonté pleine et entière.

La lettrine principale, un D, initiale de Deus, sert de liaison entre texte et image ; son fût, orné de trois motifs cruciformes, est à la fois réaliste et interprété sous l’angle végétal : sa face donnant sur la marge végétale est hérissée de pointes triangulaires, qui ne vont pas sans évoquer la couronne d’épines que le Christ va bientôt devoir ceindre. Les marges ont ici pour fonction de créer un lien entre texte (la messe, qu’illustre l’enluminure principale) et l’image, mais aussi entre deux épisodes successifs de la vie du Christ : la marge constitue un flash back de l’enluminure principale. Elle constitue à la fois une glose et un complément d’information, rappelant un autre épisode important de la Passion, qui précède le portement de croix : l’entrée du Christ à Jérusalem.
Le glissement d’un niveau de lecture à l’autre est soigneusement préparé par le maître d’œuvre de l’ouvrage : rien n’est anodin dans la composition de l’image, ni surtout dans le rapport entre les parties écrites et ornées de la page. Ainsi un chemin remonte-t-il du bas de la page dans la marge de droite, jusqu’au niveau de sol sur lequel évoluent une partie des personnages de l’enluminure principale. Il invite le lecteur à le gravir. Le lecteur commence par examiner l’enluminure principale. Son regard descend vers la lettrine ornée. Soit il lit le texte, soit il regarde l’image. S’il choisit cette option, le fût du D le renvoie vers la moitié inférieure de la marge gauche, sur un oiseau qui regarde vers le bas. Suivant son mouvement, le regard tombe sur les saintes femmes, qui suivent la procession, dont le niveau de sol correspond à la base de la partie illustrée de la page. Le lecteur remonte la procession, la lisant de gauche vers la droite, selon la logique du sens de lecture d’un texte. A droite, au bout de la scène, le lecteur est invité à grimper sur l’arbre dont on coupe les rameaux et il aboutit sur le chemin placé dans le même alignement. Ce chemin remonte toute la page. Il vient croiser un second sentier, horizontal, qui aboutit sur la baguette et permet au regard de rentrer directement, de nouveau, dans l’enluminure principale, dans un mouvement cyclique qui invite le lecteur à recommencer le processus de lecture.
Les marges figurent l’entrée du Christ à Jérusalem. La marge inférieure du portement de croix montre Jésus chevauchant son ânesse, flanquée de l’ânon, comme il est dit dans l’Évangile. Derrière le Christ et les apôtres, suivent les saintes femmes, les trois Marie, et la Vierge à leur tête ; la suit immédiatement Madeleine, reconnaissable à son « magdaléon » (le pot à onguent) dans les mains. Les personnages secondaires figurent les chrétiens reconnaissables à leur absence de chapeau et les infidèles, tous chapeautés.
Les végétaux jouent tous un rôle symbolique, notamment palmiers et oliviers associés à la fête des rameaux. À l’exception des ânes, le bestiaire est seulement composé d’animaux volants, assimilés aux personnages célestes.
 
 

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