" Il n’y a rien que l’homme soit capable de vraiment dominer : tout est tout de suite trop grand ou trop petit pour lui, trop mélangé ou composé de couches successives qui dissimulent au regard ce qu’il voudrait observer. Si ! Pourtant, une chose et une seule se domine du regard : c’est une feuille de papier étalée sur une table ou punaisée sur un mur. L’histoire des sciences et des techniques est pour une large part celle des ruses permettant d’amener le monde sur cette surface de papier. Alors, oui, l’esprit le domine et le voit. Rien ne peut se cacher, s’obscurcir, se dissimuler. "
Bruno Latour, Culture technique, 14, 1985 (cité par Christian Jacob dans L’Empire des cartes, Albin Michel, 1992).


La table est un étang ridé coupé
sur quoi j’ai placé un plus petit rectangle
sur quoi j’écris
à l’encre noire entre des rues blanches
du même coup créées.

Christian Dotremont, Les Illisibles Vagues du bois, 1963.


À l’éditeur […] qui le suppliait de faire de l’un de ses romans une édition illustrée, Gustave Flaubert répondit brusquement : " L’illustration est anti-litté & raire. Vous voulez que le premier imbécile venu dessine ce que je me suis tué à ne pas montrer. "

Pascal Quignard, Petits traités, 1990.


Tandis que l’Occident coule la lettre dans un moule rigide, façonné sur la patience des scriptoriums monastiques, puis à partir du milieu du xve siècle dans la matière refroidie du plomb, la page du calligraphe oriental fait penser à une végétation laissée à elle-même, abondante et parfois un peu folle, envahissant la surface selon qu’elle trouve ou non à fleurir : tapis, tissu mobile, fragile, qui tient caché sous son dessin savant le secret de l’univers, voile délicat jeté sur un corps vide.
Florian Rodari, L’impondérable, improbable écriture, 1988.
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