Ethique et altérité

Au début de mon travail il y a douze ans, les visages des vieillards s’imposaient à moi puisque je travaillais avec eux. Au cours des années, c’est à chaque fois dans un contexte institutionnel que j’ai photographié des visages de nourrissons, d’adultes fous, d’adolescents, etc... J’ai photographié beaucoup d’êtres pour leur redonner une place dans un régime ordinaire de visibilité. J’essayais de réintroduire l’image de gens qui avaient été soustraits du regard collectif. À une époque où les valeurs de référence (la télévision) produisent une normalisation de l’apparence de plus en plus étroite, il me paraissait important, essentiel, d’élargir cette vision même aux fous, aux difformes qui ont toujours été là pour nous rassurer sur notre normalité. Si le monde se passait d’eux comme référence extrême, ce serait la porte ouverte à toutes les dérives, comme celles que l’histoire du XXe siècle a produites. Cette inquiétude a hanté constamment mon travail. L’extrême bureaucratisation administrative peut suffire à faire disparaître quiconque est immergé dans une institution en l’absence de dispositif visible. Nous perdrons un jour toute référence, au point que notre voisin pourrait être trop différent pour être envisageable en tant qu’être au monde.

Actuellement, je n’éprouve plus le besoin d’une motivation à photographier les gens qui passent par un âge et un système institutionnel. Sans doute ai-je pris conscience que chacun est de plus en plus dépendant du monde de la communication que nous nous fabriquons. La surveillance interstitielle dont parle Michel Foucault est maintenant l’enjeu majeur, par le biais des médias et notamment de la télévision. Chacun est incarcéré devant son poste. Or je me sens responsable et concerné par le visage de l'autre, par le visage de celui qui, dans son altérité, nous est irréductiblement étranger. C'est cette altérité qui intéresse ma pratique de photographe portraitiste. Je ne saurais oublier qu'avant toute parole, toute pensée, tout affect, l’autre est dans sa chair un visage dont la présence au monde m’est indispensable. C’est ce que j’essaie de rendre dans mon travail : cette immédiateté de la vision, parfois brutale, avant toute parole. Barthes disait que la voyance du photographe ne consiste pas à voir mais à être là. Cette phrase explique une bonne part de mon attitude et de celle que j’attends du spectateur. Un visage est aussi le résumé symbolique du cosmos, et donc de toute l’humanité. Je fais plus le portrait d’une humanité que celui d’individus pour leurs qualités psychologiques et humaines particulières. Il s’agit d’exposer face aux autres des personnes dans leur plus extrême incarnation.

Philippe Bazin, avril 1997

 

Florence Chevallier | Olivier Christinat | Despatin et Gobeli | Jean Rault | Isabelle Waternaux |