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Extrait

Les manières de Fortune

Roman de Renart

Il faut être fou pour suivre ses folles pensées :
il y a beaucoup de déchets dans les pensées d’un fou.
Il faut être fou pour suivre de folles espérances,
car le monde entier vit dans l’instabilité.
Fortune se joue des gens :
les uns montent, les autres descendent,
elle élève celui-ci, abaisse celui-là,
elle appauvrit l’un, enrichit l’autre.
Les manières de Fortune
font qu’elle aime l’un et se fâche contre l’autre ;
elle n’est pas l’amie de tous,
elle place l’un au-dessus et l’autre au-dessous,
et à celui qu’elle met à la plus haute place,
au plus sage, au plus valeureux,
elle fait un croc-en-jambe
un jour ou l’autre.
Seigneurs, le monde ici-bas ne nous est que prêté  :
l’un a peu, l’autre beaucoup,
mais le plus fortuné a tant de dettes
que les pauvres se retrouvent au-dessus de lui.
Quand on emprunte peu, on a peu à rembourser
et on vous laisse vivre tranquillement.
Quelqu’un est-il aujourd’hui très puissant ?
Avant la fin de l’année,
il n’aura plus qu’un bien mince pouvoir,
il faut que vous en soyez persuadés.
Je vous l’assure sans plaisanter :
l’on tombe facilement de haut en bas
et, ma foi, des bas-fonds,
on peut remonter sur les hauteurs.

Le Roman de Renart, Texte établi et traduit par Jean Dufournet et Andrée Méline, Paris : GF-Flammarion, 1985, tome 2, p. 9.
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