Fables et satire animale

Les fables sont de courts récits à visée pédagogique qui prennent le masque animal pour illustrer une vérité morale. Comme les mythes et les contes, les fables font partie du fonds commun de l'humanité, auquel ont puisé écrivains et moralistes. Celles que nous connaissons proviennent de deux traditions principales : l'une occidentale, grecque puis latine, est issue d'Esope ; l'autre orientale, indienne puis arabe, est attribuée au sage Bidpaï.
   

La tradition fait d'Ésope le créateur du genre littéraire des fables. Sa vie est mal connue. Grec d'origine phrygienne, Esope aurait vécu au VIe siècle avant J.-C. On dit de lui qu'il était bègue et bossu. Esclave au service de plusieurs maîtres, il aurait été affranchi par Xanthus, avant de voyager en Afrique et en Orient. Il serait mort à Delphes, précipité du haut d'un rocher, pour avoir dénoncé les fautes commises par les prêtres d'Apollon.
Esope est l'héritier d'une tradition orale : des fables étaient connues bien avant lui. Quelque 240 fables qui lui sont attribuées, mais il est impossible de savoir quelle est la part de l'inventeur de celle du compilateur.

Etait aussi célèbre une parodie de l'Iliade – la Batrachomyomachie, c'est-à-dire le Combat des rats et des grenouilles – longtemps attribuée à Homère mais sans doute écrite Ve siècle av. J.-C. par Pigrès d'Halicarnasse si l'on en croit Plutarque.

  

Les poètes latins reprennent le corpus des Fables d'Esope : Phèdre au Ier siècle après J.-C. ; Babrius, au IIe siècle, qui versifie en grec dans une métrique latine (le vers "iambique") ; Avianus à la fin IVe siècle après J.-C. De leurs trois collections dérivent les fables en latin qui circulent au Moyen Âge.

La tradition orientale

Le texte indien du Panchatantra, un recueil de contes et d'apologues sanskrits attribués au sage Bipdaï, est à l'origine de la tradition orientale des fables. Des préceptes y sont illustrés par des fables qui mettent en scène tout un bestiaire parlant à comportement humain. Ces fables indiennes sont traduites vers 750 par Ibn al-Muqaffa' dans une version arabe destinée à l'éducation morale des princes, le Livre de Kalîla et Dimna, du nom des deux chacals héros du livre.

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Les fables médiévales

En Occident, les fables latines d’Avianus sont étudiées par les écoliers du Moyen Âge. Celles de Phèdre sont largement recopiées dans les monastères et font l’objet, vers 1175, de deux adaptations en vers latins, qu’on appelle Romulus.

La première, qui compte 60 fables, a été rédigée par le chapelain du roi d’Angleterre Henri II Plantagenêt, Walter l’Anglais, pour l’éducation du jeune roi de Sicile Guillaume II. Des moralités à portée générale viennent conclure chaque fable sur un ton sentencieux.
La seconde est l’œuvre de l’Anglais Alexandre Nequam : ses 42 fables animalières sont avant tout un outil d’enseignement, destiné à fournir des exemples moraux pour les sermons.

 
  

Marie de France

Vers 1180, la grande poétesse Marie de France écrit le premier recueil de fables en français à partir du Romulus. Elle est la première à concevoir la fable en tant que genre littéraire à part entière, autonome et vivant, où il est possible de faire œuvre créatrice. Dans ses 103 fables, dont un quart est nouveau, Marie de France met davantage en avant la morale que le récit lui-même.

  

À sa suite, plusieurs recueils de fables en français sont rédigés et diffusés sous les noms d’isopets et d'avionnets, adaptations populaires françaises d’après Ésope et Avianus.

 
   

Le bestiaire médiéval

Dans le bestiaire médiéval, les mœurs des animaux renvoient à l’Écriture. Les fables utilisent l’animal comme miroir de l’homme, le mettent en scène dans des histoires qui reflètent la société de manière critique et satirique, et en tirent une morale.

  
  

On retrouve une trentaine de fables dans le Miroir historial, une des trois parties du Grand Miroir de Vincent de Beauvais traduit en français par Jean de Vignay en 1332. Certaines, comme "Le corbeau et le renard", sont diffusées par le Roman de Renart, ensemble de textes composés entre 1170 et 1250, inspirés de fables antiques, récits folkloriques et textes latins tel l’Ysengrinus du moine Nivard (1148).

 
  

Le Roman de Renart

Cette véritable épopée animale, parodiant les chansons de geste, raconte les aventures d’un goupil (à l’époque, nom commun du renard) appelé Renart (nom propre qui deviendra nom commun, témoignant du succès de l’œuvre). L’animal rusé passe son temps à imaginer des tours pour trouver sa nourriture et à chercher querelle aux bêtes de la ferme et de la forêt : le coq Chanteclerc, le corbeau Tiécelin, le chat sauvage Tibert, l’ours Brun… et surtout le loup Ysengrin qu’il ridiculise.

 
  

Si la partie la plus ancienne adopte l’ironie d’un conte animalier comique, les branches plus récentes ont une tonalité complètement anthropomorphique : la société animale est structurée et fonctionne comme la société médiévale, avec son roi (Noble, le lion) et sa reine (Fière, la lionne), les barons, les courtisans, le connétable Ysengrin, les seigneurs qui s’affrontent et les vassaux qui subissent. Noble est un roi idéal, juste, indulgent et recherchant la paix.

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Le Roman de Fauvel

À la même époque (1310-1314), Gervais du Bus écrit le roman de Fauvel, qui raconte l’histoire d’un âne devenu roi. Véritable pamphlet contre l’ordre établi et contre le roi Philippe le Bel, il décrit un "monde à l’envers" où les hommes se conduisent comme des bêtes, où le pape se soumet au roi, où les prêtres et les moines sont riches et corrompus, et où toutes les couches de la société viennent "torcher Fauvel".

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La Fontaine et Orwell

Avec Jean de La Fontaine (1621-1695) se poursuit la tradition qui consiste à s’abriter ainsi derrière des animaux pour faire passer une critique du pouvoir et de la société ou énoncer une morale. Dans son introduction aux Fables, il s'inscrit dans cette longue tradition en se réclamant d’Ésope.
La Fontaine avait en effet une grande culture classique grecque et latine. Il connaissait Ésope aussi bien que Kalîla et Dimna. Bien que ses fables étaient dédiées à l’éducation du Dauphin, le futur roi, La Fontaine a surtout critiqué la société dans laquelle il vivait : "Je me sers des animaux pour instruire les hommes".

La fable du Corbeau et du Renard parle ainsi avant tout de la cour du roi Louis XIV où les courtisans vivaient de flatterie. Tout comme dans le Roman de Renart, les animaux chez La Fontaine sont un moyen déguisé de critiquer les travers d’une société des hommes.

 

  

George Orwell (1903-1950) prend lui aussi le masque de l'animal pour dénoncer les utopies du XXe siècle : paru au lendemain de la Seconde guerre mondiale, La ferme des animaux (1945) brosse le tableau d'une république des animaux, sorte de communauté égalitaire, qui vire à la dictature et l'esclavage.

On trouve aujourd’hui le même procédé dans les bandes dessinées, notamment Maus d’Art Spiegelman.