150 Dahoméens exhibés lors d'une exposition d'ethnographie coloniale à Paris en 1893
Affiche de l'exposition située au Champ de Mars, Palais des Arts libéraux.
Emile Levy, lithographe, 1893.
BnF, Estampes et photographie, ENT DN-1 (LEVY, EMILE /3)-GRAND ROUL
© Bibliothèque nationale de France
L'inventaire des peuples du monde amorcé au XVIIIe siècle favorise l'étude d'autres cultures et ouvre une voie ethnographique. Mais cette démarche scientifique va aussi conduire à définir des races, à les classer, à les hiérarchiser et édicter des théories racistes : au XIXe siècle, on photographie les populations exotiques, on mesure leur crâne, leurs os, on dissèque même leurs cadavres pour pouvoir mieux les étudier. Cette idée de classification de la population humaine crée en même temps une notion de races, inférieures et supérieures. Ces théories racistes sont confortées par la mise en scène du sauvage qui, plus qu'une curiosité, plus qu'un objet scientifique, devient une construction, une mise en scène, un spectacle, jouant des peurs et des fantasmes.
La mise en spectacle du sauvage commence avec la découverte de l'Amérique, quand Christophe Colomb revient avec six Indiens pour les montrer à la cour d'Espagne. Dès lors, les explorateurs reviendront avec des peuples indigènes pour les exhiber en Europe. Au XIXe siècle, l'exhibition devient un spectacle de masse, d'abord avec les cirques et les jardins d'acclimation, puis à travers de véritables "zoos humains" ; organisés à l'occasion des expositions universelles. Les États utilisent ces exhibitions pour faire la propagande de leur empire colonial.
À Paris, après le succès du "village nègre" (28 millions de visiteurs) édifié au pied de la Tour Eiffel lors de l'exposition universelle de 1889, est organisée en 1893 une "exposition d'ethnographie coloniale", présentée comme résolument scientifique, et destinée à justifier la colonisation du Dahomey, un royaume africain situé dans l'actuel Bénin. Pas moins de 150 Dahoméens sont exhibés sur le Champ de Mars. Il s'agit d'un spectacle, comme le détaille l'affiche, avec en vedette "le roi Jonaï, chef d'Agoué, le prince Kosoko, deux ministres du Roi Toffa. Chefs, amazones, guerriers, féticheurs. Mœurs, costumes, habitations, combats, etc."
Un petit livret a été réalisé à l'occasion qui, sous prétexte d'éclairer sur les mœurs de ces populations, conforte le discours sur la "mission civilisatrice" de la colonisation et, de fait, sur l’inégalité des races. Il y est dit que "le peuple dahoméen avec ses coutumes barbares, ses sacrifices humains, était une honte pour la civilisation européenne. La France, en mettant un terme à ces atrocités, aura accompli une mission humanitaire […]".
Le public pense que le sauvage est une réalité : ils l’ont vu ! C'est ainsi qu'insidieusement, à travers un immense divertissement, s'est construite une vision raciale de monde.