anthologie
ecrire la ville

Vous qui habitez le temps

Valère Novarina
L’atteinte au langage à quoi procède Valère Novarina en ouverture de Vous qui habitez le temps, portée sur la grammaire elle-même, dispose d’un unique effet libératoire. Une fois perdue la norme par rapport à la langue, celle-ci va pouvoir se fixer bien plus librement sur ce qu’elle nomme. C’est parce qu’on porte atteinte au sens, que celui-ci se refait depuis l’écho ou les harmoniques de la langue, sa fondation ou son appel en nous, ses dépôts. On sera capable d’écrire en renvoyant au monde, justement parce que l’appui qu’on fera de son écriture ne sera pas sur le réel dont on se saisit, mais sur cette fondation en soi de la langue.
 
Né en Suisse en 1947, Valère Novarina est écrivain, dramaturge, metteur en scène, peintre et photographe franco-suisse. Il écrit selon un processus où souvent le premier jet est réalisé au crayon, dans la solitude d’une cabane de berger dans les Alpes. Un chemin qui pour lui se dessine très tôt, écrivant à Samuel Beckett ou Jean Dubuffet dès son adolescence.

Chantier, marchand d’idées à Mérignac, fermeur d’usine à Jean-Souffre, circulatorateur aux Offrants, juge de touche en Losogne, tombeur en Val-d’Oise, îlotier aux Houffes, cloueur de stop à Lumigny, hésitateur à la patte d’oie, moutonnier aux bois de Chelles, rappeleur de morts dans les Yvelines...
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… jaxiste à Clair-Vigan, poncier à Loi, maximateur aux Aravis, traverseur de Palabrais, permissionnaire aux Ulysses, laviste aux Oisses, coupe-file à Morville-Gréville, dévolueur aux Chalangies, informiste aux Uffiers, informateur aux Hespérides, andrier à Germat, crucificateur aux Tromperies, viveur à Belgoince, lambiste aux Ouattes, vieux spermier à Mongy, dormeur à Vésenaz, reépandeur à Virieux, coupeur de dés aux Géomitres, assemblier dans les Vernants, mireur de genre à Nitreau-Sud, rongeur de rien dans les limites, délecteur aux Propices, scolier à Anxieux, vasticien rue Vicarde, préposé aux berges sur berges dans la ville de U, sous)fifre à Grumelain, impassier à Cergniat, intériorisateur aux Urgeons, tasseur d’idée à Mérignac, bifide à Ixion, becqueteur d’algue à Dandré-le-Roc, homme de rien à Court-Gouffre, pétitionniste à Oubly, répétitionniste à Vergy, effacier au Grand Beau, dénicheur à Ragatte, portraiturier à Courdimanche, embryon d’jeune à Point d’Ville, suiveur d’hommes à Brégy, empailleur à Action, garçon de gouffre à Clergy, passeur de peu dans les Débris, manducateur à Gare-l’École, repéreur en Vexin, flécheur à Hurbe,  tremblier aux Galices, maximotier en Portières-Nord
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– Après Villenoise ?
Après Villenoise, je vivais ma petite vie de n’importe qui, je vivais, je vivais n’importe quoi parmi moi ; polypier aux Stigmates, muteur de tombes à Grosse-la-Neuve, répéteur aux Nadirs, échangeur aux grés, mangeur d’action à la Croix-de-Vache, champion d’aise aux Jointeaux, cadavrier à la Vergue, parleur aux Corps-Creux : j’ai beaucoup vécu, j’ai pas été déçu. Âgé très tôt dans ma vieillerie, je me mis à ressouffrir énormément de douleur enfantine. J’eus beau…  Désirant doubler tout ce que je possède, j’en dédaignai ce qui m’appartient. J’eus beau… Escardisseur à Sortie Nord, ufier aux Cétérans, suiveur des autres à Sortie Sud, chercheur d’autrui dans les Ruteaux, passeur à l’octroi, répandeur à Moillesulle. J’eus beau, j’eus beau… J’avais poussé le crime trop haut. Me restait plus qu’à faire misère : je fis misère avec mon père une deux dernière fois le 8.7., 6.6., 6.3…

 

Extrait de : Valère Novarina, Vous qui habitez le temps.
Éditions POL, 1994