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Tous les savoirs du monde :
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1. L'âge d'or du dictionnaire,
le XIXe siècle 2. Un siècle critique, le XXe siècle |
2. L'encyclopédisme au XXe siècle : une entreprise critique |
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Trois grands projets illustrent ce nouveau propos
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Reflet d'une époque mouvante où le sentiment de précarité domine, l'Encyclopédie Française d'Anatole de Monzie et Lucien Febvre est une sorte de « bilan ouvert des savoirs contemporains » (R. Seckel), qui s'attache à faire comprendre avant de faire connaître. |
L'Encyclopédie de la Pléiade, dont Raymond Queneau accepte en 1954 la direction, est une entreprise totalement paradoxale puisque son auteur n'hésite pas à proclamer :
qu'« une Encyclopédie vraie est actuellement une
absurdité »,
car « la science actuelle est un disparate [sic], un amas incoordonnable
» :
« je répondrai : à coeur vaillant rien d'impossible ».
En suivant un ordre méthodique, il souhaite conduire le chercheur à sortir de sa spécialité et amener le « lecteur brut à devenir (s'il ne l'est déjà !) un lecteur éclairé, c'est-à-dire lui apprendre à apprendre ».
L'encyclopédie est désormais une entreprise critique qui enseigne l'ignorance et le doute, dégageant par là, peut-être, la possibilité de l'invention.
Au sommet l'homme dans sa dignité ; l'homme force pensante, aimante,
agissante et qui sait, dans la dispersion des faits de nature et des oeuvres
nées de lui, introduire une ordonnance, celle de sa pensée.
L. Febvre, Ce qu'est l'Encyclopédie française.
Satisfaits de leur régime, ils [Bouvard et Pécuchet]
voulurent s'améliorer le tempérament par la gymnastique. Et ayant pris le manuel d'Amoros, ils en parcoururent l'atlas. Tous ces jeunes garçons, accroupis, renversés, debout, pliant les jambes, écartant les bras, montrant le poing, soulevant des fardeaux, chevauchant des poutres [ ], un tel déploiement de force et d'agilité excita leur envie. Cependant; ils étaient contristés par les splendeurs du gymnase, décrites dans la préface. Car jamais ils ne pourraient se procurer un vestibule pour les équipages, un hippodrome pour les courses, un bassin pour la natation, ni « une montagne de gloire », colline artificielle, ayant trente-deux mètres de hauteur. Un cheval de voltige en bois avec le rembourrage eût été dispendieux, ils y renoncèrent, le tilleul abattu dans le jardin leur servit de mât horizontal ; et quand ils furent habiles à le parcourir d'un bout à l'autre, pour en avoir un vertical, ils replantèrent une poutrelle des contre-espaliers. Pécuchet gravit jusqu'au haut. Bouvard glissait, retombait toujours, finalement y renonça.
Ensuite, ils glorifièrent les avantages des sciences : |
Socrate, comment vas-tu t'y prendre pour chercher une chose dont tu ne sais absolument pas ce qu'elle est ? Platon, Ménon. |
Nos savoirs, loin de se dégager au cours de l'histoire comme une architecture massive et limpide, se révèlent au contraire comme opaques et troués d'ignorances.
Ces ignorances revêtent plusieurs formes.
Mais cette augmentation du savoir ne produit pas une diminution de l'ignorance, au contraire : le savoir secrète au fur et à mesure de son développement de nouvelles interrogations. À l'image de ce philosophe grec (Thalès) qui regardait les étoiles et tombait dans un puits, le chercheur du XXe siècle, fixant des constellations nouvelles, voit sans cesse l'ignorance lever à ses pieds, comme une herbe intarissable.
Ce qu'on sait et ce qu'on ne sait pas ne constituent pas deux zones,
ignorance et savoir, avec un rapport entre elles qu'on appellerait extensif. Notre époque a plutôt le sentiment que ce que l'on ne sait pas gît dans ce que l'on sait ou que l'on croit savoir. Le savoir augmente et on ne peut pas dire de l'ignorance qu'elle diminue. Il s'opère plutôt [ ] une complexification de ce que l'on croyait simple.
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Ainsi l'une des découvertes les plus importantes des sciences humaines au cours des trois derniers siècles est celle « des conséquences non intentionnelles de nos actions ». À cause des connexions qui relient l'ensemble du monde, la portée de nos actes a cessé d'être mesurable, les effets nous échappent et comme l'écrit Bernard Michaux dans Qu'est-ce qu'on ne sait pas ?:
ce qu'on ne sait pas fait rage contre nous .
Le langage, véhicule privilégié de transport du savoir, est une ample réserve de boîtes noires. Pour la psychanalyse, nous ressemblons à des messagers qui ignorent le contenu des messages qu'ils portent. L'origine même de la pensée nous est inconnue : pour les neurophysiologues, personne ne peut expliquer comment une décision, une idée, « un rayon de sagesse », parviennent dans notre cerveau.
Pour les astrophysiciens, l'inexplicable est vertigineux : « Pourrons- nous jamais expliquer ce fantastique travail de précision ? » se demande Trinh Xuan Thuan. Le futur est un vaste champ semé de points d'interrogation : selon la théorie du chaos, « toute prévision est impossible puisque les différences les plus infimes et non mesurables aux points de départ peuvent entraîner des résultats très différents plus tard » (Michel Winock).
Le passé nous serait-il mieux connu, plus sûr ? Sûrement pas si l'on en croit à nouveau Michel Winock : « Les historiens peuvent bien parvenir à des certitudes sur la réalité vérifiable de tel ou tel événement, ce travail d'annaliste ou de greffier ne nous apprend rien en profondeur : tout au plus met-il un peu d'ordre dans le chaos de la vie passée. Au-delà, au stade supérieur de l'explication et de l'interprétation propre à l'historien, on ne trouve plus que des esprits spéculatifs en concurrence. »
Enfin, pour ce qui est de savoir vivre ensemble, on peut dire que les hommes balbutient encore.
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