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Entendre le théâtre

Entendre le théâtre

Scène 4

La compagnie Cá e lá, un théâtre en quête d'imaginaire plurilingue

par Graça Dos Santos

Cette séquence organisée autour de l’histoire de la compagnie bilingue Cá e lá (Ici et là-bas), issue d’un groupe amateur et militant fondé dans les années 1980 par des représentantes de la deuxième génération de l’immigration portugaise en France, développe la question du plurilinguisme.

Protester pour exister

Cet extrait du tableau intitulé L’École fait entendre un dialogue entre une enseignante et la mère d’une de ses élèves, qu’elle a convoquée pour l’informer de l’orientation scolaire de sa fille. La mère réagit aux insinuations de l’enseignante concernant « l’odeur » de l’enfant. L’enseignante essaie de se rattraper :
« La Mère : O raio da mulher está a dizer que aminha filha é porca! Ser pas cochona ma filha, elle se laver tous les matins. [Oh la sacrée bonne femme, elle est en train de dire que ma fille est sale ! Ma fille n’est pas une cochonne, elle se lave tous les matins.]
L’Enseignante : Oh mais je n’en doute pas, n’est-ce pas ! D’ailleurs j’ai une femme de ménage portugaise, elle est très propre. De plus maman est allée au Portugal il y a vingt ans, c’est un pays plein de soleil et j’adore les beignets de morue. »

Tout commence en 1979 avec l’urgent besoin d’une prise de parole revendicatrice qui défraye d’emblée la chronique face à des interlocuteurs toujours binaires : la société française que les jeunes femmes d’origine immigrée et fondatrices du groupe interpellent et le champ culturel portugais ici défini autant en lien avec le Portugal de leurs parents qu’avec sa représentation sur le territoire français. Le ton provocateur, le langage physique et vocal, le répertoire, d’abord issu de la création collective, attirent le regard du public ou des sociologues sur une troupe féminine très atypique qui rompt avec l’image de l’immigration portugaise en France, celle d’une communauté silencieuse, docile et travailleuse. L’engagement dans la « Marche » au côté des « beurs » est le reflet de cette posture de remise en cause des stéréotypes et d’une revendication par le biais du théâtre.

Sud-Express, création collective de 1983, évoque la vie des migrants de la première et deuxième génération en France et au Portugal. Une série de tableaux expose des situations quotidiennes provoquées par l’exil et dans lesquelles la question du langage est fondamentale.

Un imaginaire plurilingue

Compagnie professionnelle à partir de 1983, Cá e Lá développe une large activité internationale. À partir des années 1990, elle crée un volet formation avec des ateliers de pratique théâtrale centrés sur la question du bilinguisme au théâtre.

La situation initiale de tension entre deux langues, la langue dite « d’accueil » dominant socialement l’autre, est rejouée sur scène, et cette expérience est révélatrice. En extrapolant la stricte notion linguistique du concept de bilinguisme, il s’agit d’explorer le jeu théâtral de façon inattendue. Il s’agit de « faire respirer deux langues dans le corps de l’acteur ». D’ouvrir plus largement à l’imaginaire des langues.

Eu não sou eu nem sou o outro
Sou qualquer coisa de intermédio
Pilar da ponte de tédio
Que vai de mim para o Outro
Je ne suis ni moi ni l’autre

Je suis quelque chose d’intermédiaire
Pilier du pont d’ennui
Qui va de moi jusqu’à l’Autre

—Mário de Sá-Carneiro

« Le bilinguisme et ce qu’il implique par ses contrastes phonétiques et linguistiques et ses conséquences sur le travail du comédien est ici un élément/outil fondamental. Les participants pourront consécutivement jouer en français puis en portugais ou dans une autre langue de leur choix. Ils pourront également mêler les langues : en donnant corps à des différences dans leur articulation, ils rendront immédiatement visibles les mutations et les variations opérées au moment de porter une autre langue, de la mettre en mouvement au sens propre. […] À partir d’une observation presque clinique de l’appareil phonateur qui s’adapte à un autre idiome, on se redécouvre en s’appropriant la deuxième langue. L’acteur apprend ici, tout en s’observant, à se rendre disponible à recevoir une langue, une parole, un texte, un rôle. […] L’acteur bilingue devient révélateur de forces, de voix jusqu’alors cachées ; parti à la recherche de l’autre en lui-même, il révèle l’altérité humaine de façon presque magique. »*.

* : Graça Dos Santos, « La reconnaissance de soi à travers le corps de l’autre : quand un cours de langue orale ouvre sur le théâtre de la vie » in Gilles Louÿs et Emmanuelle Sauvage (dir.) De la singularité dans la communication interculturelle : approches transdisciplinaires, Paris, L'Harmattan, 2014.