ecrire la ville
rencontre avec
Né en 1935, Hubert Lucot a publié sur le tard, à l'âge de 45 ans. Il poursuit depuis une œuvre abondante et formellement des plus atypiques.
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D’abord, se concentrer sur l’ensemble des signes écrits, indications, publicités, tracts et affiches, enseignes défilantes, que nous percevons en permanence. Et si on en composait de fausses ? Mais en expliquant bien à quel endroit on les place, et à quoi cela ressemble.

Ceux qui habitent la petite ville et viennent ou reviennent à Paris après une absence s’en aperçoivent : l’œil, qui sans cesse décrypte ce qui nous environne, ne trie rien. Et surtout pas ce qui est écrit.
D’ailleurs, par l’écrit passe aussi l’avertissement (attention, danger, rue barrée, risque d’effondrement etc…) qui peut devenir vital. Par l’écrit passent aussi les instructions que nul n’est censé ignorer : si le voyageur est contrôlé sans billet, le tarif des amendes sera etc… Par l’écrit passent les renseignements qui nous permettent de nous approprier la ville : le plan (de métro, de bus, la carte pour le piéton), les heures d’ouverture, les nouveaux films ou le menu du Mac’Do ou le produit en promotion.
Donc l’œil absorbe, absorbe, et il absorbe aussi de la langue. Grands panneaux sur les routes nationales, espaces défilants et même images vidéo sur écran géant à Broadway ou Tokyo, la publicité se saisit de cette automaticité de l’œil et en fait son support vivant : elle nous place devant ses images et slogans.
Et ce sont aussi les gros titres des journaux, et les Unes reproduites, agrandies, des mêmes journaux sur les présentoirs : toute catastrophe en avant. De l’annonce en plein ciel, ou déployée sur les murs, jusqu’aux « gratuits » dans le distributeur où il n’y qu’à se servir, le langage écrit nous assaille de tous côtés.
Alors, qu’on riposte, qu’on se défende, on le fait avec les mêmes armes. Pour ceux de ma génération, la petite annonce « Chambre à louer » collée sur le réverbère ou sur la porte de la boulangerie, c’est fini. Les collages d’affiche sauvage, quand pour nos actions politiques ou une manifestation contre la guerre du Vietnam on partait avec pinceau et pot de colle, c’est en régression aussi. Mais les tags ont gagné en présence graphique : on connaît même l’identité ou la signature de quelques célébrités en la matière.
Alors, si on a fait l’exercice temps réel, peut-être certains participants ont-ils noté, in situ, ces signes, slogans, avertissements, affiches. De mémoire, il suffit de se souvenir d’un lieu précis, et on retrouvera approximativement la masse de ce qui y est écrit.
C’est la nature, de ce qui est écrit, qui compte : une injonction. À résister, à s’informer, à consommer. C’est cela qu’on va détourner.

On propose de partir exactement, selon le lieu considéré, de ce qui s’y affiche. Simplement, libre à nous de le renverser, le détourner.
Quels slogans voulons-nous afficher pour une vie meilleure ? Mais si on l’impose par une publicité illuminée dans la nuit, visible de toute la ville, « Le bonheur pour tous », est-ce que cela ne deviendra pas aussi une injonction douteuse ?
Hubert Lucot nous l’explique en vidéo : il a toujours dans sa poche un méchant bout de papier, et un stylo. Depuis des années, à mesure que dans la rue, ou dans le journal, à une publicité, un titre, un avertissement, les informations à la radio, il remarque une phrase, il la recopie, mais la détourne. Des milliers qu’il a ainsi accumulées, son éditeur en a rassemblé quelques centaines, et ils les ont triées selon les attributions des ministres du gouvernement.
On rejoint, d’une autre façon, le beau titre La Vie mode d’emploi de Georges Perec.

À vous de construire : dire l’endroit, dire comment c’est affiché, dit, signifié, et quelle phrase à cet endroit et de cette façon, vous voulez qu’on reçoive.
Très important, cette démarche en trois points : c’est un exercice très difficile, pour l’imaginaire, et la syntaxe qu’on détourne. Mais si on écrit : « porte de la boulangerie, en gros caractères rouges à l’ordinateur sur papier vert : chambre à louer, pas de fenêtre, pas de télé, porte close de l’extérieur pendant 3 ans », ou bien « couloir du lycée, message en boucle sur radio-cassette, fermez les yeux pendant une seconde en pensant aux vacances », les deux premiers éléments (le lieu, le support) faciliteront l’écriture du troisième (l’énoncé détourné).